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Foglia, portrait d’un insolent

Culture
Foglia fut le plus influent des journalistes québécois, avec un style unique, des écrits insolents, indignés, souvent dévastateurs, bourrus, tendres, même lyriques. (Image: éditions Édito)

Le professeur et ex-journaliste Marc-François Bernier lançait, mercredi dernier (23 septembre) son essai biographique sur Pierre Foglia à la librairie Gallimard, sur Saint-Laurent. Le journal du Plateau sur Pamplemousse s’est entretenu avec l’auteur.

Marc-François Bernier s’est attaqué à un personnage important en livrant cette biographie de Pierre Foglia, considéré comme le journaliste le plus marquant des 50 dernières années (certains diront de l’histoire du Québec). « J’avais le choix entre plusieurs titres pour ce livre, mais le mot “insolent” ressortait. Il résume assez bien tant le personnage que l’œuvre », explique-t-il.

M. Bernier a rencontré Pierre Foglia une seule fois, pour peaufiner quelques renseignements. Ce dernier s’est prêté au jeu de bonne grâce, mais n’a pas encore lu le bouquin, un exercice qui le stresserait, a-t-il affirmé à son auteur. Bernier a réalisé son livre strictement à partir de l’œuvre de Foglia, quelque 4300 chroniques, soit 4,3 millions de mots qui tiendraient dans un livre de 11 000 pages. Il en a retenu environ 1 % et s’en sert pour illustrer son propos, réparti sur plusieurs chapitres (« le moraliste », « le chroniqueur », « l’immigrant ») qui reflètent l’homme et son œuvre. Bernier admet que Foglia l’a influencé, servi de modèle et qu’il lui voue une certaine admiration (tout comme l’auteur de ces lignes).

« Ce qui me frappe, c’est que Foglia vient d’un milieu très, très pauvre. Il a émergé de ce milieu pour devenir un des personnages les plus importants des médias québécois. C’est un enfant de l’immigration et de la guerre. Il n’a pas de diplôme. Il s’est fait lui-même », dit-il.

Foglia est certainement un personnage fascinant. S’il se décrit comme un fou du roi, une personne qui avait une liberté que d’autres journalistes et chroniqueur n’ont jamais eue, c’est qu’il avait un poids certain dans l’univers médiatique. « Un poids qu’il a entretenu soigneusement, explique M. Bernier. Il a toujours refusé de faire plus que ses trois chroniques hebdomadaires ni de faire de la radio ou de la télé. Il a créé un effet de rareté qui lui a bien servi. » En fait, pendant au moins une décennie, dans les années 1980, Foglia « vendait » à lui tout seul le journal La Presse. Il a eu jusqu’à un million de lecteurs. La famille Desmarais, propriétaire du journal, lui a toujours donné toute l’autonomie qui lui a permis de pratiquer son art très particulier, plus près de la prose que du journalisme. Malgré le gouffre qui le séparait de ses grands patrons.

« Les Desmarais sont l’incarnation du système capitaliste, d’une grande famille aristocratique fédéraliste, poursuit Bernier. Foglia est un sans-culotte d’extrême gauche et indépendantiste tonitruant. Vous ne pouvez pas avoir plus différent. Et, pourtant, les Desmarais lui ont toujours laissé toute sa liberté. »

Peut-être parce que Foglia était, avant tout, une personne intègre, malgré ses contradictions et ses formidables coups de gueule. Et il avait une éthique de travail qui transcendait son œuvre. « Ça se voyait dans ses textes, notamment sur le sport, l’éducation et l’immigration. Pour Foglia, il fallait travailler dur. C’est un peu ce qui lui a permis de critiquer tout le monde. Même les immigrants. Comme il l’était lui-même, il avait un point de vue unique. »

Au-delà de son talent et de son travail acharné (Foglia a déjà confié à l’auteur de ces lignes qu’une chronique pouvait lui prendre plusieurs jours de travail), il se trouvait chanceux d’être à La Presse, à une époque où les médias faisaient beaucoup d’argent. « Il en a profité. Il a eu un très bon salaire (surtout après la vaine tentative de recrutement par le Journal de Montréal), il a voyagé partout dans le monde, il était libre », ajoute Bernier.

A-t-il eu l’influence qu’on lui prêtait. Marc-François Bernier a su que quand Foglia « ramassait » une entreprise ou un politicien, ça brassait fort dans les officines : « Mais c’est son amour des livres qui a eu le plus d’impact sur ses lecteurs. Il a déjà dit qu’il se faisait une gloire d’avoir fait lire Gaston Miron à des pompiers. »

Le professeur explique que son influence s’expliquait aussi par son style inimitable, fait d’une langue châtiée d’une construction très travaillée, ponctuée de jurons, de québécismes et d’une vulgarité très stratégique. Et sa propension à adopter un point de vue original, proche de ses valeurs de justice sociale, souvent à l’encontre des élites ou même de la société en général. « Foglia aimait beaucoup relater le point de vue des gens ordinaires. Il couvrait ses carnets de notes, tel un ethnologue en mission, et racontait les lieux, les gens, les ambiances, surtout quand il visitait des pays en guerre. Tout le contraire du journalisme de meute généralement pratiqué par les médias. “Si vous voulez connaître les enjeux socio-politiques d’un conflit, lisez Le Monde, pas moi”, se plaisait-il à dire. Il se mêlait au peuple, faisait la file pour le pain, se fiait à son intuition, parlait des petites gens sans véritablement se mêler à eux. Il gardait une distance pour protéger sa liberté. »

Marc-François Bernier, qui est spécialiste de l’éthique journalistique (et qui a aussi écrit une biographie de Jean-Pierre Ferland), s’est surpris de la critique parfois féroce des médias et des journalistes qu’a pratiquée Foglia tout au long de sa carrière. Par-dessus tout, Pierre Foglia se faisait une gloire d’avoir été typographe (au temps des lettres de plomb), un métier qui a disparu avec l’informatisation, mais qui l’a mené au journalisme… qu’il a quitté l’été dernier. Une annonce que n’a pas vue venir Marc-François Bernier, qui a pondu un bouquin sympathique au personnage sans être complaisant. Un livre qu’on lit pratiquement d’une traite, mais qui a pris plus de deux ans de travail.

Foglia l’insolent, Marc-François Bernier, Éditions Édito, 383 pages

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