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Les souffrances invisibles de Karen Messing

Culture, Économie
Karen Messing utilise des exemples concrets pour illustrer le gouffre qui sépare souvent la science des travailleurs à revenus modestes. Elle lançait hier son livre en compagnie de David Murray, éditeur chez Écosociété. (photo : Stéphane Desjardins)
Karen Messing utilise des exemples concrets pour illustrer le gouffre qui sépare souvent la science des travailleurs à revenus modestes. Elle lançait hier son livre en compagnie de David Murray, éditeur chez Écosociété. (photo : Stéphane Desjardins)

Quand une femme de science passe des éprouvettes aux réalités parfois tragiques du monde du travail…

Hier soir (22 septembre), Karen Messing lançait son livre « Les souffrances invisibles » à la librairie Zone libre.

La scientifique de renommée mondiale, qui habite le Plateau, signe un livre qui se lit comme un roman. Spécialiste de la santé des femmes au travail, généticienne, ergonome, Mme Messing a bouleversé les milieux scientifiques et syndicaux sur les questions de genre. Cofondatrice du Centre de recherche interdisciplinaire sur le bien-être, la santé, la société et l’environnement (CINBIOSE), professeure émérite au département des sciences biologiques de l’UQAM, elle revient sur un parcours professionnel insolite et fascinant.

Mme Messing offre ici une série d’exemples qui ont influencé sa pensée et sa recherche, exposant comment la science peut, souvent à son corps défendant, s’attaquer à des problèmes concrets et parfois tragiques. Je dis « à son corps défendant », car la professeure illustre à quel point les milieux scientifiques sont souvent déconnectés de la réalité des petites gens, des milieux modestes, des problèmes qui affectent de manière dramatique des citoyens dépourvus de moyens et de pouvoirs.

Karen Messing évoque un « fossé emphatique », un terme plutôt poli qui décrit le gouffre qui sépare les milieux scientifiques (chercheurs, institutions qui financent la recherche, décideurs universitaires et institutionnels) des gagne-petit qui, on s’en doute, sont majoritairement des femmes. Et, surtout, ce fossé s’élargit entre chercheurs et représentants syndicaux, souvent vus par les milieux scientifiques comme des fauteurs de troubles dont il faut s’éloigner à tout prix (surtout quand les bailleurs de fonds de la recherche scientifique sont de grandes multinationales… ou des institutions ou élus sensibles à leurs doléances).

Du concret

les souffrances invisiblesMme Messing donne l’exemple de travailleurs d’une raffinerie de l’est de Montréal, qui doivent composer avec un environnement toxique qui ira jusqu’à lourdement affecter la santé de leurs enfants par des troubles génétiques graves. Ou des travailleurs (surtout des travailleuses) des services d’entretien ménager (tant dans les trains français que les hôpitaux québécois), qu’on traite avec autant de mépris que les basses castes indiennes, même si leur fonction est essentielle aux rouages des institutions. Mme Messing soutient que l’indifférence quant à leurs conditions de travail et leur savoir-faire coûte très cher à la société. Par exemple, à force de couper dans les budgets d’entretien des hôpitaux (qui se traduit au passage par un douloureux alourdissement des conditions de travail des préposées), on se retrouve avec des épidémies de maladies nosocomiales, dont certaines sont causées par des staphylocoques résistants aux antibiotiques.

Pire, Mme Messing soutient que le fossé emphatique est tel envers les conditions de travail des serveuses, enseignantes, télémarketeurs, caissières, femmes de ménage, que la société semble avoir oublié leur sort! Ce gouffre entre les gagne-petit et les scientifiques est exacerbé par le fait que ces derniers fassent partie des classes supérieures de la société.

Mme Messing ne défend pas un discours de gauche classique. Elle démontre simplement, avec des exemples concrets, que cette incompréhension et ce manque de reconnaissance des maladies professionnelles et des souffrances liées au travail mine la société. Au point d’affecter l’avancement des connaissances, la productivité et même les profits des entreprises!

Solutions simples

Pourtant, les solutions sont souvent simples et économiques: des tabourets pour les caissières, des sacs de plastique de tailles différentes, des retraits préventifs en radiologie, des horaires compatibles pour concilier le travail et la famille; autant de mesures qui permettent de prévenir ou soulager les douleurs lombaires, l’arthrose, l’exposition fœtale aux rayons X, la dépression chronique…

La plupart du temps, il suffirait que patrons et scientifiques prennent le temps d’écouter les travailleuses pour améliorer leur sort. Encore faut-il savoir comment faire!

À lire Messing, on se sent parfois révolté face à l’insouciance, voire la mauvaise foi de certains scientifiques, souvent de renom, face aux problèmes vécus par les travailleurs. En fait, le mode de financement de la science fondamentale et, surtout appliquée, est souvent calqué sur les besoins des entreprises et non des travailleurs. Tellement que certains travaux de recherche sont carrément immoraux. On l’a vu dans l’industrie du tabac. Ça se répète avec celle du sucre. Mais on oublie parfois que la science du travail permet souvent aux employeurs d’exploiter la main-d’œuvre au point de menacer leur santé et la qualité de l’environnement, afin de maximiser le rendement sur l’avoir des actionnaires.

La démonstration de Karen Messing est limpide sur ce plan. Et elle le fait par des exemples tirés du quotidien, qui illustrent comment une chercheuse à la fine pointe est souvent prise au dépourvu par des réalités qui dépassent les avancées de la science. Et devant lesquelles elle doit faire preuve d’humilité et d’humanité, si elle veut arriver à des résultats qui vont faire une différence.

L’intime, le politique et le scientifique s’entrecroisent ici dans un récit qu’on dévore avec une admiration certaine pour cette poignée de gens de science, dont Mme Messing, qui se préoccupent avec générosité du sort des masses laborieuses.

Les souffrances invisibles, Karen Messing, Éditions Écosociété, Montréal, 2016, 231 pages.

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