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Qui sont les Bootleggers?

Culture, Histoire, Commandité
Danny Wash, bootlegger irlandais de Providence, Rhode Island. On l’aurait installé vivant dans un «sonotube» dans lequel on a coulé du ciment, puis largué dans la mer près de l’île de Block, au large de l’État Rhode Island, en 1933. (Photo: Blogue Nutty History)

C’est l’année 1920. Montréal est la capitale nord-américaine de la joie de vivre et du vice. L’alcool coule à flots dans la métropole du Canada. Surtout grâce aux bootleggers.

La prohibition est installée aux États-Unis depuis 1919. Elle durera jusqu’en 1935. L’interdiction de vendre et de consommer de l’alcool chez nos voisins du sud a stimulé le crime organisé comme jamais. Contrebande, trafic à grande échelle, violence entre bandes rivales, contrebandiers de plus en plus efficaces aux frontières, notamment dans les Cantons de l’Est: la prohibition a fait la fortune des îles Saint-Pierre-et-Miquelon, de Cuba, des Bahamas, de Terre-Neuve et d’Atlantic City.

Parmi les premiers à bénéficier du régime sec américain furent les bootleggers. Le terme a fait son apparition durant la guerre de sécession américaine. Pour financer l’effort de guerre unioniste, Abraham Lincoln réintroduit en 1862 les taxes sur whisky. Or, l’évasion fiscale étant aussi ancienne que les impôts, des contrebandiers dissimulent du whisky dans des bouteilles glissées dans les jambières (leggers) de leurs bottes (boots), qu’ils vendent tant aux soldats sudistes que nordistes.

Le terme s’est répandu aux États-Unis dans les années subséquentes quand les Américains ordinaires ont pris l’habitude de conserver un «flask» d’alcool dans leurs bottes de travail, notamment dans les États du Mid-West dans les années 1880. De nombreux commerçants appréciaient cette pratique lorsqu’ils négociaient avec les bandes indiennes de cette région.

Mais revenons au Québec. En 1878, le Dominion du Canada introduit sa propre «loi de tempérance» et demande par référendum (on parlait de plébiscite à l’époque) le droit d’imposer la prohibition. La mesure est adoptée par quelques milliers de voix de majorité… sauf au Québec, où 80% des gens sont contre! Comme d’habitude, le Québec fait bande à part. Le premier ministre Wilfrid Laurier décide de passer outre, d’autant plus que plusieurs municipalités ou territoires sont déclarés «secs» grâce aux efforts du clergé.

À l’époque, les mouvements de tempérance étaient surtout protestants. L’église catholique y voyant une menace provenant du Canada Anglais pour propager les idées protestantes au sein de la population catholique (le vin de messe étant, après tout, une boisson sacrée symbolisant le sang du Christ)! Il faut dire que les protestants considéraient les hommes à la merci du péché, surtout celui de l’alcool, alors que les catholiques les estiment capables de résister au Mal par leur simple volonté. Les Protestants considéraient donc comme indispensable la protection de l’État, les Catholiques s’y opposaient farouchement. En 1919, la province de Québec adopte un compromis: on tolère la vente de produits alcoolisés, pourvu qu’ils contiennent moins de 2,5% d’alcool. L’interdiction ne tiendra que quelques années, le Québec étant la première province à la lever au cours des années 20.

Il faut bien reconnaître que l’alcool fait des ravages dans la société, notamment chez les millions d’ouvriers pauvres de la révolution industrielle, qui bat son plein à l’échelle continentale. Les féministes de l’époque défendent la tempérance, car elle permet de lutter contre la violence conjugale. Mais au Québec, le gouvernement Taschereau créera la Commission des liqueurs, ancêtre de la SAQ, pour contrôler la distribution de l’alcool et contrer ses ravages.

Les années folles

Alors que la prohibition bat son plein aux États-Unis, les Américains viennent massivement faire la fête à Montréal, qui devient rapidement un haut lieu du vice. Les clubs de la rue Saint-Laurent, la Main, offrent tous les plaisirs en quantités industrielles, alcools, jeu, prostitution, musique et nourritures diverses, à une clientèle sans cesse renouvelée, nullement inquiétée par la corruption généralisée des forces policières.

Au coeur de toute cette activité était le commerce d’alcool, légal ou non. Les bootleggers profitent pleinement de cette activité. Ils contrôlent souvent toute la chaîne d’approvisionnement, depuis les distilleries, clandestines ou légales, jusqu’au storage et au transport, toujours dans l’illégalité, des tonneaux et bouteilles d’alcool, qu’ils vendent aux restaurants, clubs de nuit, salles de spectacles et tripots illégaux (speakeasies). Parfois, ces opérations très complexes employaient une main-d’oeuvre considérable.

À cause de la prohibition, de nombreux artistes et stars des cabarets de New York et Chicago viennent se réfugier à Montréal, où le public ne cesse d’affluer. Le Paris de l’Amérique du Nord attire notamment les élites et les riches de la Nouvelle-Angleterre. L’argent coule à flots, surtout sur la Main, où se trouvent des cabarets célèbres comme le Frolics, fondé par la star américaine Texas Guinan, le Faisan Doré, où officie le prince des nuits de Montréal Jacques Normand, le Crystal Palace, le Café Eldorado, le Casino Français et le Roxy…

Dans les années 1930, 1940 et 1950, des stars mondiales ou locales s’y produisent, comme Édith Piaf, Charles Aznavour, Tino Rossi, Charles Trenet, Frank Sinatra, Dean Martin, Jerry Lewis, Sammy Davis Jr, Lili St-Cyr, Mistinguett, Henri Salvador, Yves Montand, Maurice Chevalier, Luis Mariano, Bourvil, Oscar Peterson, Oliver Jones, Monique Leyrac, Félix Leclerc, Raymond Lévesque, Dominique Michel, Pauline Julien, Denise Filiatrault et Paul Berval, pour ne nommer que ceux-là. Il y a fort à parier que leurs verres ont souvent été remplis par les bootleggers de l’époque.

Les opinions émises dans les blogues sont celles de leurs auteurs et non celles de Pamplemousse.ca.
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