Publicité

Les speakeasy de la rue Saint-Laurent

Culture, Commandité
Boul. Saint-Laurent, angle Saint-Cuthbert, octobre 1952. (Photo: Le présente du passé de Montréal)

Les speakeasy, ces bars clandestins où l’alcool coulait à flots durant l’âge d’or du red light de Montréal, font partie intégrante de l’identité de la rue Saint-Laurent. Il y en a encore aujourd’hui sur la main.

Pourquoi speakeasy? Parce que les patrons de ces bars demandaient à leurs clients de parler doucement lorsqu’ils commandaient de l’alcool. Normal : c’était la Prohibition. Les states étaient déclarés dry, c’est-à-dire « secs » de toute boisson alcoolisée. La fameuse Prohibition, triomphe des ligues de tempérance et des groupes féministes, se voulait une réponse à la violence urbaine et conjugale, liée à la consommation immodérée d’alcool. La Prohibition s’est étendue de 1919 à 1933 aux États-Unis.

Plusieurs sources attribuent l’origine du mot à une vieille Irlandaise de Pittsburgh des années 1880, qui vendait de l’alcool sans licence à ses clients en leur demandant de baisser la voix en prenant leur commande.

Le terme de speakeasy précéderait donc la Prohibition, une période qui a fait la fortune de deux villes qui deviendront rapidement les capitales du vice en Amérique du Nord : Miami et… Montréal. Dès l’instauration de l’interdiction de l’alcool, une bonne partie de l’industrie du divertissement de New York s’est installée dans la plus grande ville francophone du monde après Paris, et plus grande ville canadienne à l’époque, Montréal. Cabarets, cinémas, salles de spectacles, restaurants, clubs de jazz, maisons closes et de jeu (ou blind pigs) se sont multipliés en seulement quelques mois. Notamment dans le fameux quartier du red light, autour de Saint-Laurent, entre les rues Craig (aujourd’hui Saint-Antoine) et Ontario.

Les plus grands musiciens de jazz et de swing vivaient ou se produisaient à Montréal, qui est devenue une ville qui ne dormait jamais. « Montréal, c’était la Las Vegas des années 1920 et 30, explique Justin Bur, des Amis de la rue Saint-Laurent. Comme le Québec était la province où la réglementation de la vente d’alcool était la moins restrictive au pays, Montréal est devenue un lieu idéal pour s’échapper des contraintes de la société américaine. D’autant plus que la métropole comptait un des plus importants ports sur le continent et représentait un noyau ferroviaire majeur. C’était facile d’importer ici toutes sortes de marchandises, licites ou non. » Une exposition du Centre d’histoire de Montréal s’est penchée sur cette période très effervescente : « Scandale! Vice, crime et moralité à Montréal, 1940-1960. »

Pas d’heure de fermeture

Évidemment, la société québécoise d’alors, très catholique, tenait à ses heures d’ouverture et de fermeture des commerces. Les fêtards, eux, ne voulaient en faire qu’à leur tête. Les speakeasy se sont donc imposés, car ils ne fermaient pratiquement jamais, étant des établissements opérant dans la clandestinité. Plusieurs speakeasy avaient pignon sur la main.

Une maison close du Mile-End. (Photo : Mémoire du Mile-End)

Même si l’essentiel de l’effervescence était situé dans le red light, des speakeasy et maisons closes se sont installés ailleurs, notamment dans le Mile-End. La chercheure Karen Herland, de l’Université McGill, a tenu une conférence sur le sujet dans le bâtiment même de la rue Saint-Laurent qui a accueilli un bordel, à quelques pas du poste de police de l’époque, angle Saint-Laurent et Laurier. « L’établissement, qui était un peu plus haut de gamme que les autres, a bénéficié de l’absence d’attention de la police durant un certain temps… », reprend M. Bur.

L’arrivée de Jean Drapeau et Pacifique Plante, dont le programme politique était axé sur l’épuration des mœurs montréalaises et de la corruption, a mis fin à l’effervescence du red light. « Mais elle a eu lieu dans les années 1950, soit deux bonnes décennies après la fin de la Prohibition américaine, précise M. Bur. La présence du port, qui a permis à des hordes de marins, puis de soldats durant la Seconde Guerre mondiale d’aller se divertir en ville, y a sûrement contribué. D’ailleurs, le taux de maladies vénériennes était très élevé chez les soldats en permission à Montréal. La fin de la Deuxième Guerre mondiale (1945), la construction des premières banlieues (qui a entraîné un exode de la population) et l’arrivée de la télé, en 1952, a diminué l’intérêt pour les théâtres et les salles de spectacles. »

Dans l’ADN de la main

Pourtant, l’activité sur la rue Saint-Laurent n’a jamais diminué. Elle s’est largement déplacée vers le nord, alors qu’on aménageait les Complexes Desjardins, Favreau, la Place des Arts, l’autoroute Ville-Marie et le métro. Au tournant de ce siècle, une série de bars et de restaurants haut de gamme ont fait le bonheur des fêtards, au nord de la rue Sherbrooke.

Depuis une décennie, les speakeasy font un retour. « C’est une tendance dans les grandes villes nord-américaines, notamment à New York, explique Tasha Morizio, directrice générale de la Société de développement du boulevard Saint-Laurent (SDBSL). Le speakeasy est un sommet de branchitude pour les amateurs du night life. Pour y aller, vous devez savoir où se trouve l’établissement, car il n’a pas d’enseigne! C’est un peu ce qu’on retrouve avec des établissements de la rue Saint-Laurent, comme Big in Japan et Bootlegger, l’Authentique. »

« Le volet de la vie nocturne fait partie depuis toujours de la réalité de la rue Saint-Laurent, qui demeure une rue très branchée! » reprend-elle.

Les opinions émises dans les blogues sont celles de leurs auteurs et non celles de Pamplemousse.ca.
Vos commentaires
loading...