Publicité

Chroniques félines du Plateau Mont-Royal : Chicanes de ruelle (3/4)

Éditoriaux, Environnement, Vie de quartier
chats de ruelle qui mangent
Affrontements. Rapprochements. Les chats et les humains partagent les mêmes rapports dans les ruelles du Plateau! (Photo: Vanessa Anastopoulos.)

Envers du décor, la ruelle est un espace urbain où peut se déployer la sauvagerie tant humaine qu’animale. Mais où se partagent aussi des moments de grâce.

Qui ne serait incommodé de la présence de trop nombreux chats errants dans les parages? Excréments, marquage de territoire, déchets de table épars, batailles à répétition, bruyants ébats d’accouplement, chats qui font pitié à voir et chatons dont il faut s’inquiéter: voilà les effets déplorables de l’abandon, de la non-stérilisation et de la surpopulation qui en découle. Ce sont précisément ces désagréments liés à la reproduction qui sont progressivement éliminés quand une colonie est prise en charge par une intervention CSRM (voir billets précédents). En général, une fois la logique de cette intervention comprise, une grande collaboration s’installe dans un voisinage pour atteindre l’objectif.   Mais il peut parfois en falloir beaucoup pour faire comprendre, et certains réagissent malheureusement de manière insensée.

La colonie Papineau-Marquette fait l’objet d’un CSRM depuis le début de 2014. C’est une colonie qui prenait de l’ampleur depuis un certain temps, jusqu’au jour où une bénévole, qui cherchait la colonie Papineau-Cartier (elle-même une branche de la colonie Cartier-Chabot), se trompe de côté de rue et la découvre. Elle découvrit aussi un champ de tensions.

Les chats féraux de cette ruelle sont nourris dans une petite alcôve à l’arrière d’un bâtiment qui donne directement sur la voie publique. On y retrouve des bols d’eau et de croquettes quotidiennement rafraîchis et remplis par des bienfaitrices qui habitent à proximité. À moins qu’un inconnu qui, éventuellement, finit par disparaître, n’eut déféqué dans les bols, outrage qui fut répété à maintes reprises. Le coupable a même été aperçu une fois, accroupi, affairé à l’acte.

Un autre zigoto volait les bols de provisions à mesure qu’ils étaient remplacés. Les bénévoles tentèrent le dialogue en affichant une invitation à trouver un terrain d’entente.  Mais il refusa et se mit plutôt à traquer et à intimider la dame âgée qui, à chaque deux jours, descend de son troisième étage avec la nourriture et l’eau, charge sa voiture et la conduit quelques dizaines de mètres plus loin pour approvisionner la station d’alimentation. L’autre jour sur deux, c’est sa voisine de 90 ans qui assure la relève.

Une fois, un violent énergumène s’en est pris à une cage de capture à coup de pieds, en criant et injuriant, jusqu’à ce qu’elle soit détruite, pendant que les bénévoles se tenaient à proximité, terrorisées. Un autre, celui-là copropriétaire d’un nouvel édifice, s’insurgea pareillement parce qu’une cage avait été posée sur son terrain: il fallut que la police soit appelée, et suite à d’autres événements semblables, les captures ne se poursuivirent qu’en compagnie d’un bénévole masculin. D’autres voisins encore lançaient de l’eau et des objets sur les chats à partir des balcons supérieurs. Un inspecteur de la SPCA dût s’en mêler pour permettre au programme d’être mené à terme. Et il le fut : neuf chatons furent mis en adoption et aucune nouvelle naissance n’est survenue depuis.

Fait cocasse, cette même ruelle accueille aussi un mystérieux amoncèlement de légumes abandonnés: en face de l’alcôve d’alimentation se trouvent des quantités considérables d’oignons, des patates et des choux en décomposition. Un résident mécontent de la rue Marquette était convaincu que ces carottes et autres concombres servaient à nourrir les chats et il accusait les bénévoles d’ainsi emmagasiner des provisions félines. 

Un premier juillet, un appartement fut comme tant d’autres vidé de son contenu, hormis quatre chats et un python, que le propriétaire de l’immeuble voulait tous tout bonnement relâcher en ruelle, jusqu’à ce que quelqu’un plein de sagesse ne l’en dissuade. Les cinq bêtes se retrouvèrent à la SPCA où leur ancien maître se rendit les réclamer. Celle-ci ne le laissa repartir qu’avec le serpent.

Voilà pour la houle. Les bénévoles CSRM qui m’ont fait part de ces faits et méfaits m’en voudraient de ne pas vous révéler en contrepartie toute la gentillesse et la générosité dont elles ont aussi été témoins et récipiendaires.

Car à part celles qui s’engagent à nourrir et à désaltérer, il y a ceux qui construisent et installent des abris pour l’hiver, ceux qui prêtent les clés de leurs garages, celles qui rampent à quatre pattes dans les immondices pour attraper des chatons, celles qui hébergent en attente de trouver des foyers permanents, ceux qui guettent l’arrivée de nouveaux chats à faire stériliser, les cuistots de bistro qui conservent des restes pour les offrir, celles qui sont là pour assurer le relais quand la capture s’avère trop longue et ceux qui viennent à la rescousse quand les menaces planent et la violence fait irruption.

Tous ces gens ne se parleraient sans doute pas, ou très peu, s’ils n’avaient cet objectif louable en commun, dans cette ruelle et dans tant d’autres. Au-delà du bien-être félin, c’est là un grand bienfait de cette admirable implication complexe et exigeante, portée par l’optimisme et l’espoir. La prochaine fois, je conclurai là-dessus.

Vos commentaires
loading...