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Combat contre la destruction du 77, Bernard Est

Lettres des lecteurs
Pendant la Seconde Guerre mondiale, les trois points du cercle de Roerich étaient utilisés en Europe pour prévenir les bombardements de monuments historiques, scientifiques et culturels. Peint sur les toits, cet équivalent culturel de la Croix rouge, permettait l’identification des églises, musées et universités par les pilotes de bombardiers.
Pendant la Seconde Guerre mondiale, les trois points du cercle de Roerich étaient utilisés en Europe pour prévenir les bombardements de monuments historiques, scientifiques et culturels. (photo de courtoisie de KABANE 77)

Dans cette lettre ouverte qui fait suite au passage remarqué du groupe KABANE77 au conseil d’arrondissement, le collectif lance un cri du cœur pour la sauvegarde du bâtiment menacé de démolition.

Pendant la Seconde Guerre mondiale, les trois points du cercle de Roerich étaient utilisés en Europe pour prévenir les bombardements de monuments historiques, scientifiques et culturels. Peint sur les toits, cet équivalent culturel de la Croix rouge permettait l’identification des églises, musées et universités par les pilotes de bombardiers.

C’est ce symbole universel que l’artiste Emily Rose Michaud a utilisé en 2007 dans le cadre d’une installation sur un terrain vacant au cœur de l’île de Montréal, initiative qui allait plus tard ouvrir la voie au Champ des Possibles, nom donné aux espaces en friche naturelle dans le Mile-End. Ce même logo, accompagné du terme KABANE77, figure aujourd’hui sur les murs d’un hangar industriel lumineux et intrigant, situé juste à côté du « champ », au 77 Bernard Est, à la jonction des arrondissements du Plateau Mont-Royal et de La Petite-Patrie. Nous l’avons apposé pour prévenir sa destruction, dont la menace, cette fois, ne vient pas du ciel.

Une démolition appréhendée

Le 7 mars dernier, en effet, la Ville de Montréal confirmait ce que nous appréhendions : le dépôt d’une demande de permis de démolition de la Kabane. Pourtant, depuis l’été 2012, plusieurs collectifs et personnes qui vivent et travaillent dans le Mile-End se sont réunis pour faire revivre cet entrepôt abandonné depuis plus de dix ans par la Ville de Montréal.

L’OSBL KABANE77 veut faire du bâtiment sans piliers intérieurs un espace public dédié au cinéma indépendant et ouvert sur la communauté, dans l’esprit des centres culturels et sociaux que l’on retrouve ailleurs dans le monde. Placé au centre d’un milieu densément peuplé où tout se fait à pied, KABANE77 a les mêmes objectifs d’écologie humaine que le Champ des Possibles avoisinant.

À cette vision portée à bout de bras depuis quatre ans, la Ville, propriétaire du bâtiment, oppose une fin de non-recevoir, arguant des besoins d’une cour de voirie, entreprise retardée vu le Carmel avoisinant et le vœu de silence des religieuses. Il est de plus peu réaliste d’envisager un dépôt de la Voirie si le Champ des Possibles demeure un espace vert : ces usages sont contradictoires.

Faisant fi de toutes recommandations, la Ville annonce son intention de démolir le bâtiment sans préciser ses visées. Une étude d’ingénieurs chiffrerait à deux millions les coûts de réfection, rendant de facto tout projet irréalisable à cet endroit. Cette étude, après des demandes répétées d’accès à l’information, nous est toujours refusée. Les représentants municipaux et les fonctionnaires laissent planer un chiffre rond, sans portée de travaux, ni transparence, ni ouverture.

Un projet réalisable en plusieurs étapes

On peut pourtant imaginer plusieurs échelles à ce projet. Kabane77 envisage une occupation en plusieurs phases, avec le minimum d’intervention sur le bâti existant. Dans un premier temps, après une mise aux normes de base, seules les pièces existantes isolées seront utilisées avec une ouverture au public saisonnière, de mai à octobre (micro cinéma, conférences, expositions temporaires). Dans un deuxième temps, après l’ajout de pièces et la modification des espaces, le lieu sera mis à disposition de la communauté sous forme de pavillon-parc. Enfin, Kabane77 pourra devenir un endroit où accueillir les multiples foires et rassemblements communautaires, ainsi qu’un espace où les artistes pourront mettre en commun outils, matériel et connaissances.

Les premiers arguments de la Ville sont donc invalidés : le coût n’est pas un obstacle infranchissable, et l’idée d’une cour de voirie contredit les conclusions de la consultation citoyenne de 2015, de même que les règles d’urbanisme élémentaires. La démolition devenue inutile, l’argent prévu à cet effet pourra facilement servir aux premières étapes du projet.

Une dégradation évitable

Les autres arguments qui nous sont opposés — désuétude et squattage — sont irrecevables, puisque la détérioration est ralentie lorsqu’un bâtiment est utilisé et revitalisé. Nous tenons de ce fait l’inaction de la Ville dans notre dossier directement responsable de la dégradation du 77, Bernard Est, abandonnée et sans entretien, rappelons-le, depuis plus de dix ans.

Soulignons par ailleurs que ce sont souvent des squatteurs qui ont créé les lieux culturels parmi les plus dynamiques en Occident. Qu’on pense à l’Usine à Genève, à POL’n à Nantes, au Köpi à Berlin, au Ungdomshuset à Copenhague, et plus proche de nous, à l’association Usines Éphémères qui a donné naissance au Quartier Éphémère et à la Fonderie Darling, à Montréal. Mais récemment, aucune initiative de ce genre ne trouve écho aux forteresses de la Ville.

Le projet KABANE77 a été présenté il y a plus de 4 ans et pourtant, nous n’avons jamais pu le faire avancer avec la bonne foi des élus. Ce que nous demandons, c’est simplement que la Ville nous permette de contribuer à faire les choses autrement.

Plaidoyer pour un urbanisme citoyen

Selon le chercheur et praticien Fred Kent, invité à donner une conférence à Montréal l’été dernier, « les vrais urbanistes sont les gens ordinaires qui vivent et travaillent dans la communauté ». En ce moment, la Ville passe à côté de la chance de réaliser, en collaboration avec ses citoyen-ne-s, un projet réussi et simple qui pourra répondre à des besoins réels tout en conservant un bâtiment unique témoin du patrimoine industriel de Montréal et du Mile-End. Une transformation adéquate, nécessitant peu de travaux, pourra ici faire écho à des projets similaires comme il en existe ailleurs. Citons le cinéma Nova à Bruxelles, UT Connewitz à Leipzig, ou le Spoutnik à Genève.

Quand la Ville de Montréal changera-t-elle son approche dans ce dossier? Quand mettra-t-elle à disposition d’un groupe de citoyen-ne-s les moyens nécessaires pouvant contribuer à la sauvegarde d’un bâtiment pour une utilisation collective?

Comme nous le redoutions, le combat pour l’usage de ce bâtiment se métamorphose aujourd’hui en un combat contre sa destruction. Nous demandons donc, de manière formelle, à la Ville, et ses élus, de retirer leur demande de permis de démolition du 77, Bernard Est, et de laisser se créer un espace où les formes, idées et façons de faire peuvent être libres de se développer selon l’initiative et le bon vouloir de citoyen-ne-s et ayant à cœur la vitalité de leur milieu de vie.

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