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Il y a 10 ans disparaissait Claire Morissette

Environnement, Transport
Membres du Monde à Bicyclette, années 1990. Claire Morissette est au centre. Bob Silverman est juste au-dessus. L’auteur de ce texte est deuxième, à partir de la gauche. (photo: archives du MAB)

Il y a 10 ans, la Jeanne d’Arc du vélo de Montréal, rendait l’âme. Claire Morissette, tu me manques!

J’ai connu Claire Morrissette alors que j’avais 18 ans. J’étais un jeune homme idéaliste et moins cynique qu’aujourd’hui. À l’époque, les écologistes et les militants cyclistes étaient considérés comme de gentils bobos avant la lettre, de naïfs révolutionnaires (vélorutionnaires, répétait mon ami Bob Silverman, co-fondateur du MAB), des gens qu’on écoutait avec le sourire, qui voulaient changer un système qu’ils étaient les seuls, semble-t-il à l’époque, à juger insoutenable.

Je me déplaçais beaucoup à vélo. À la fin des années 1970 et dans les années 1980, c’était pourtant la guerre dans les rues de Montréal. La guerre entre le char et la bicyclette. L’automobile était plus que jamais un symbole de statut social, de progrès économique, de développement. Affirmer qu’elle détruisait des vies et l’environnement, par la pollution, les accidents et un urbanisme débridé, qu’elle encourageait l’étalement urbain, l’endettement des ménages, c’était se faire taxer de capoté, voire de ringard. Les automobilistes, les conducteurs d’autobus et de camions, nous frôlaient, nous injuriaient, nous frappaient parfois avec leurs rétroviseurs. Ils voulaient nous enlever de leur chemin! Je répliquais souvent en tapant sur leur tôle, parfois avec un marteau! Ils sortaient de leur voiture en furie, prêt à me tuer. Car, c’est connu, l’auto rend l’homme semblable à la bête. Et plusieurs automobilistes aiment davantage leur voiture que leur femme. Mais, passons…

Claire Morissette (photo : Cyclo Nord-Sud)

J’ai donc connu Claire à cette époque tumultueuse. Armée d’un pinceau et d’un mégaphone, elle peinturait de fausses pistes cyclables sur le bitume, le soir venu, et organisait des sit-in au centre-ville, provoquant des embouteillages monstres. Je me souviens d’avoir été frappé par une auto de police angle Saint-Denis et René-Lévesque. Nous faisons collectivement les morts pour illustrer les dommages causés par l’automobile aux piétons et aux cyclistes, qui se faisaient frapper par centaines à une époque où le bilan routier était beaucoup plus mauvais qu’aujourd’hui.

Claire brandissait son mégaphone et citait des slogans « pédagogiques » aux automobilistes médusés, qui rageaient déjà derrière leur volant. Certains hésitaient à nous passer sur le corps…

Claire était fortement impliquée au Monde à Bicyclette (MAB) avec Bob et plusieurs autres pétés de la bécane. On organisait des manifs théâtrales. Bob et Claire, déguisés en personnages bibliques, pour fendre les eaux du Saint-Laurent, ou en plongeurs, pour traverser le fleuve à la nage, ou en canot (!), car il n’y avait pas de lien entre Montréal et la Rive-Sud à l’époque (les trottoirs du pont Jacques-Cartiers étaient dangereux et le chaînon manquant, au bout de l’Île Notre-Dame, vers Saint-Lambert, a été gagné de haute lutte par le MAB sans aucune reconnaissance). Les images de Bob en Moïse, et de Claire, portant les ailes d’un ange, frappent encore l’imaginaire (allez vois la vidéo en fin de texte)!

Puis, vint la manif du métro. La STM interdisait qu’on le prenne avec nos vélos. Alors on l’a pris avec de grosses télés, des échelles, de skis, des sofas. Mais on nous bloquait toujours avec nos vélos. Dieu qu’ils étaient obtus! Alors, on a organisé une séance collective de protestation. On a pris le métro avec nos vélos, en deux groupes, un sur la ligne verte, l’autre orange. Nous étions une douzaine, dont Claire et Bob. Évidemment. Nous étions déterminés à nous faire arrêter et à contester le règlement en cour. Or, personne n’a fait attention à nous! Il y avait anguille sous roche. Finalement, alors que nous étions regroupés à Berri, il a fallu interpeller les agents pour qu’ils nous arrêtent, pendant que Claire distribuait ses tracts!

Ils nous ont mis dans deux cellules. J’étais du groupe de Claire, assez silencieux et très anxieux. Je n’ai jamais dit à mes parents que j’avais été arrêté lors d’une manif! Dans l’autre cellule, Bob et ses comparses étaient surexcités. Il y en a même un qui a crié : « J’ai oublié mon hash! » Même les flics riaient.

Manif du MAB dans le métro, années 1980. L’auteur du texte est juste sous le néon. (photo : archives du MAB)

Ils nous ont relâchés avec citation à comparaître. On a récupéré nos vélos saisis, quelques jours plus tard. Puis la cause a cheminé, pendant des années, d’appel en appel, jusqu’aux tribunaux supérieurs. Pendant tout ce temps, j’ai côtoyé Claire au MAB ou ailleurs. On a fabriqué le journal du MAB ensemble, dans un demi-sous-sol d’un monastère, rue Saint-Dominique, près de Roy et, surtout, de la Main.

Elle était sans cesse engagée dans des causes environnementales ou féministes. Fille de militaire, elle était déterminée et disciplinée. Elle envisageait un monde sans violence, égalitaire, juste, respectueux de l’environnement. Elle a tout donné aux causes qu’elle croyait. Jusqu’à vivre toute sa vie dans la pauvreté, survivant de projets, subventions et petits boulots. C’est la personne la plus intègre et sincère que j’ai connue de toute ma vie.

Finalement, on a gagné notre cause et la STM a même adopté intégralement nos revendications : l’accès au métro avec nos vélos en tout temps, sauf à l’heure de pointe, et du stationnement sécuritaire à chaque station. Le temps a fait son œuvre et la bicyclette s’est installée tranquillement, irrémédiablement dans la culture urbaine de Montréal, qui est devenue la capitale nord-américaine de la bicyclette. Les die-ins ont cédé le pas au Tour de l’Île, le MAB a disparu et Vélo Québec a porté plus loin les revendications cyclistes. Les pistes cyclables se sont multipliées et ont même connu des embouteillages de vélo!

De son côté, Claire a imaginé le service d’autopartage qui a mené à la création de Communauto, ainsi que le service de vélopartage, qui est devenu le Bixi. Et elle a finalement cofondé Cyclo Nord-Sud, un service d’envoi de vieux vélos revalorisés dans les pays en développement. Cyclo Nord-Sud vient de livrer son 60 000e vélo en son honneur. Elle a même écrit un livre, « Deux roues, un avenir » (Éditions Écosociété), dans lequel elle expliquait ses idées, sa vision d’un monde plus vert, plus écolo, plus féministe.

Le 20 juillet, ça a fait 10 ans que Claire a été emportée par un cancer du sein, à 50 ans, après sept ans de lutte. Elle ne s’imaginait pas, à l’époque, l’importance de son héritage et l’impact de ses idées sur la qualité de vie des Montréalais. La piste Maisonneuve porte son nom, mais peu de Montréalais connaissent véritablement son legs à cette ville qu’elle a contribué à transformer, sur le terrain comme dans les mentalités. Je m’ennuie de cette femme exceptionnelle, mon amie, qui a longtemps vécu et milité sur le Plateau. Une vraie vélorutionnaire, qui a changé le monde, un coup de pédale à la fois.

Je lève mon guidon à toi, Claire Morissette!

Vidéo d’André Vanasse : « La Vélorution —Les 400 coups du Monde à Bicyclette ».

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