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Les fameux escaliers du Plateau… Ces horreurs !

Histoire
Escaliers typiques du Plateau Mont-Royal. (Photo: Anonyme – Pinterest)

Cette semaine, c’est Gabrielle Roy qui fait la chronique historique.  Elle nous présente sa découverte “horrifiée” des escaliers montréalais; et plus particulièrement ceux de la rue Saint-Denis sur le Plateau Mont-Royal.

Il peut être utile au lecteur de se rappeler que c’est en 1940 qu’une règlementation fut édictée à Montréal afin d’interdire la construction de nouveaux escaliers extérieurs en devanture des immeubles. Le règlement fut abrogé en 1980, après que la société montréalaise soit revenue à de meilleurs sentiments à leur égard et après s’être rendu compte que les secteurs possédant ces vieux escaliers avaient finalement bonne mine. Cela explique peut-être l’opinion émise par Gabrielle Roy dans son texte; elle ne fait que reprendre «le goût du jour».

Gabrielle Roy en 1945 Bibliothèque et Archives Canada / MIKAN 4325087

Il faut toutefois mettre en perspective son point de vue, car cette très grande écrivaine ne mérite pas vraiment nos quolibets.  On se rappelle peut-être  que Gabrielle Roy est née à Saint-Boniface en 1909.  Elle réside toute son enfance et sa jeune vie d’adulte dans la maison familiale de la rue Deschambault à Saint-Boniface.

Elle ne la quitte qu’en 1937, à 28 ans, pour entreprendre un voyage de découverte en Europe.  Elle nous revient en 1939 puisque la guerre menace son périple.  Elle offre son écriture à diverses publications et en 1941, elle entreprend une série de quatre reportages dans le “Bulletin des agriculteurs”.  C’est bientôt le 300ème anniversaire de Montréal et elle raconte une promenade dans la ville en relatant ses états d’âmes et son appréciation de la Ville.  Une grande ville qui est toute neuve pour elle puisqu’elle n’a connu à toute fin pratique que son Saint-Boniface natal ou encore l’extravagance des grandes métropoles européennes.  Elle juge donc un peu sévèrement cet artifice architectural typiquement montréalais.

Je joins ci-après un extrait de son deuxième article paru dans la livraison de juillet 1941 du Bulletin des agriculteurs.  Je vous invite d’ailleurs à aller consulter la collection numérique de la BAnQ pour savourer les quatre reportages (juin, juillet, août, septembre 1941).  C’est une très belle écriture.

Dans ce deuxième titre elle décrit un parcours d’Est en Ouest de la Ville.  Au moment d’arriver à Saint-Denis, elle amorce sa description.  Après avoir écorché les escaliers elle commente aussi les petits commerces et leur affichage.

Bonne lecture …laissez vous séduire malgré tout.

Photo: Archives de la ville de Montréal

 

 ….. Cette artère (Saint-Denis) voudrait être française. Elle y réussit presque. Au nord 

de Sainte-Catherine, léglise SaintJacques, modernisée, la Bibliothèque de
Saint-Sulpice, le théâtre Saint-Denis, fidèle aux films
français, et quantité
de pâtisseries dont l
étalage de brioches, de croissants, de biscottes et de
mil
le-feuilles change agréablement des hamburgers et hot-dogs. Mais
passé Sherbrooke,
et même avant, la rue SaintDenis se gâte. Timides
encore, que
lques escaliers apparaissent.  Il   vaudrait mieux rebrousser chemin, car bientôt nous serons égarés dans une forêt descaliers.

Les voilà qui commencent pour de bon. Ici, toutes les petites gens
assoiffés d
air pur ont voulu des galeries et toutes les galeries ont demandé
des escaliers, encore des
escaliers, toujours des escaliers. Quelques-uns
tout droits ne perdent pas d
e temps à monter au deuxième étage. D’autres
prennent des détours, s
arrondissent au centre. Des jumelles siamoises
partent dos à dos et se séparent plus t
ard pour aller chacune à leur maison.
Tous alourdis d’ornements
standardisés. Et tous ardus à grimper. On se
s
ent pris de vertige lorsquon imagine des multitudes rentrant au logis par les soirs de gel. .

La pensée voyageuse ne peut encore sarrêter là. Elle spécule tout
à coup sur le nombre de marches qu’auront gravi
les Saint-Denisois,
au cours de leur vi
e sur Saint-Denis, et cela en luttant souvent contre
le grand vent et la pluie
. Ce n’est pas tout. Les matins enneigés, il faut
nettoyer toutes ces marches
; les matins de verglas, les gratter; et tous les
jours, presque, les laver à grande eau
.

Mais ce qu’il y a de plus navrant, c’est que la rue Saint-Denis a donné
le mauvais exemple.  Bientôt de partout dans la ville, on a voulu des galeries
et des escaliers. Les escaliers se sont propagés comme une traînée de feu
dans les quart
iers de Rosemont, d’Hochelaga, de Pointe-Saint-Charles,
de SaintHenri et même de Verdun quon avait espéré plus progressif. La
contagion a couru
.. Elle menace toute la banlieue. On peut aller à six, sept
milles de la ville, vers Ahuntsic ou Cartierville, et , en pleine campagne,
en plein champ inculte, on trouvera encore ces bâtisses de brique rouge
ou jaune, enlaidies d’escaliers à tire-bouchon, les mêmes quon a vus rue
SaintHubert, rue Saint-André, rue Tupper, Là où on aurait pu construire
des cottages élégants, on a encore voulu une grande caserne afin d‘y
mettre des galeries et des escaliers. Et même quand il n’y a pas de galeries,
on met des escaliers.

Certaines gens m’assurent que les tire-bouchons servent un but
utilitaire et ménagent à l’intérieur des appartements une pièce de plus.
Cela est fort possible, mais la ville me paraît assez éparse pour quil ne soit
pa
s nécessaire de la défigurer ainsi par esprit de fausse économie.

Fantasque, la rue SaintDenis aura péché autrement contre la
simplicité et le bon goût.

Un jour, elle a cru bon de poser une affiche à la devanture de ses
p
etites boutiques improvisées au rezde-chaussée .. Le lendemain, tous les
gargo
tiers et marchands de coke-cigarettes-bonbons-gomme eurent des
pancartes. Une seule minuscule devanture en compte maintenant une
t
rentaine.

On y est sollicité à la fois par tant de grosKik, de petits-Kik, de petits-
Sweet
, de grosSweet, d’Alouette, de Lasalle, de Grads, de 7 en haut, de
Black cat et de DrinkCola, par tant de choses quon ne sait vraiment plus
qu’essayer.

Tout règne en profusion rue Saint-Denis, même les professions.  Les avocats y logent en confréries.  Les médecins y sont si nombreux, spécialement au coin de Saint-Denis et Sherbrooke, que leurs enseignes se disputent parfois des moitiés de façades. Que Montréal avec tant davocats ait encore des démêlés, je le comprends très bien, mais qu’avec une telle abondance de médecins, il y ait encore tant de malades, ça me
paraî
t inquiétant’.

Plus haut s’ouvre le charmant square Saint-Louis au goût bien
françai
s. Une fontaine répand son jet de fraîcheur dans un grand bassin
et, tout alentour, les fenêtres livrent des visages soucieux ou ardents. Cest
unquartier habité par une jeunesse qui a des difficultés avec les logeuses
et les blanchisseuses, qui mange dans des petites pensions de famille,
au sous
sol, pour trente sous, et qui se balade le soir, la tête pleine de
bouillonnantes
idées, prête à former le monde … et le gousset vide.

Ce n’est qu’une oasis. Aussitôt après avoir contourné le carré, nous
somm
es repris par l’obsédante rue Saint-Denis, sa réclame, ses ridicules
e
nfilades de perrons, son vacarme de tramways défilant deux par deux.
Q
uelques pauvres arbres étiolés poussent entre les escaliers. À chercher
l’
espace leurs branches se tordent.

À peine isolés de la confusion, des gens se bercent sur leurs galeries
si chèrement achetées, allongeant parfois le cou sous la banne pour épier
l
e passant et le détailler sans merci.

Gabrielle Roy juillet 1941 Bulletin des agriculteurs

Photo: Gabriel Deschambault

Photo: Aninyme – Pinterest

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