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C’est quoi un p’tit morceau du Plateau? C’est le centre de l’univers!

Histoire
Jean-Claude Germain (photo: Radio-Canada, Jean Bernier)

Je vous propose cette semaine du vrai bonbon du temps des Fêtes. Après la galette des Rois, voici le “sucre à crème” du Plateau pour débuter 2018. C’est un vrai cadeau !

Comme votre journal numérique préféré le mentionnait, le 11 décembre dernier, la Société d’histoire du Plateau-Mont-Royal remettait récemment son prix Rayonnement 2017 à Monsieur Jean-Claude Germain.

Jean-Claude Germain (photo Radio-Canada / Jean Bernier)

Pour l’occasion Monsieur Germain a fignolé un petit discours à la hauteur de sa réputation de conteur, de dramaturge, d’historien, d’homme de théâtre et surtout d’enfant du Plateau.  Voici son texte.  Il faut rappeler que Monsieur Germain demeure maintenant en Montérégie.

Entre deux changements de décors

Je débarque tout juste de ma campagne dans une ville qui ressemble de moins en moins à celle que j’ai connue. Le long du fleuve, des rivières, des lacs, au pied des montagnes, sur le haut des collines, les habitants s’identifient au paysage. C’est leur première mémoire ! On vient d’un village, mais on est d’une ville.

Le Montréalais est un produit dérivé de l’architecture. Sa relation originelle n’est pas avec un paysage mais avec un décor. Il est par essence le locataire d’un environnement qui a toujours été conçu par un inconnu dont le projet initial s’est invariablement dénaturé au fil du temps ? Imaginez un instant revisiter le logement où vous avez grandi enfant. Avec la meilleure volonté du monde, une certitude s’impose : votre passage n’a pas laissé de traces.

Il n’y a pas de passé qui perdure à Montréal. Il n’y a que des habitants qui conservent le souvenir d’une ville qui a brusquement cessé d’exister à un moment donné pour être remplacée par une autre. Comme les habitants d’une nouvelle ville reconstruite après un bombardement. Pendant longtemps, notre forteresse volante se nommait Jean Drapeau.

Une grande ville c’est un croisement de veines et d’artères sur un plan, mais pour ses habitants, c’est d’abord un boutte de rue. C’est pour ça que les gences dla ville se d’mandent toujours entre eu-z-autres de quel boutte y viennent ? Pis qu’les réponses sont si précises. En ajoutant toujours les transversales.

Toujours debout rue Laval, cette ancienne “tite vieille”, a aujourd’hui revêtu de nouveaux atours (peut-être contre son gré), mais elle est toujours là.  C’est sûr que depuis les enfants ont grandis;  mais ils se définissaient probablement eux-aussi,par leur “boutte” de rue.  (photo: Daniel Heikalo)

Je suis venu au monde rue Fabre. Comme Michel Tremblay ? Quelques années avant lui ! Mais avec une énorme différence !  Il a vu le jour entre Mont-Royal et Gilford et je suis venu au monde entre Mont-Royal et Marie-Anne. Séparés en somme par une vaste frontière : l’avenue Mont-Royal.

La plus grande partie de ma vie montréalaise, à l’exception d’une escapade involontaire de dix ans sur la Rive Sud, s’est déroulée dans le giron du Plateau : un atelier dans la ruelle Saint-Christophe, en haut de Roy, un moment d’égarement rue Dorion en bas de Sherbrooke, un appartement rue Saint-André,  en bas de Cherrier ; un retour rue Fabre, en haut de Gilford, et finalement un dernier arrêt boulevard Saint-Joseph, coin Brébeuf… et je dois à Michelle Rossignol d’avoir rapatrié le Théâtre d’Aujourd’hui, de la rue Papineau en bas de Sainte-Catherine, à la rue Saint-Denis.

Dans ma jeunesse, avant que le Plateau prenne du galon jusqu’à devenir une petite principauté,  tous les bouttes de rues étaient regroupées, de l’Ouest en Est, autour de paroisses : Saint-Denis, Saint-Louis de France, Saint-Jean Baptiste, Saint-Stanislas de Kostka, Saint Pierre Claver et L’Immaculée Conception. 

Ce n’est pas dans la nature changeante  d’une métropole d’être un « paradis perdu » où on trouve toujours un arrière-grand-père qui a planté un chêne centenaire. Aux pieds du Mont-Royal, il n’y a que des rues, des quartiers ou des appartements qu’on quitte pour ne plus y revenir.

Ce besoin atavique de lever régulièrement le camp est un héritage du nomadisme des premiers occupants. Tous les ans, à la fin du printemps, les Montréalais, saisis d’une bougeotte qu’ils ont hérité des coureurs de bois, se posent une question existentielle : Déménager ou rester là ? D’un deuxième étage à un troisième, d’un quatre et demi mal éclairé à un grand cinq et demi lumineux pas chauffable, c’est leur façon d’explorer le continent à une échelle plus réduite.

Mais dans tout ce va-et-vient, on risque fort de se délester d’une partie de nos souvenirs et de notre Histoire dans la ruelle, sur le bord d’un trottoir dans la rue ou dans une vente de garage. Les seules traces que les citadins laissent de leur passage dans une métropole est le souvenir d’une ville qui n’est déjà plus.

C’est un des grands avantages d’avoir transformé un quartier en un arrondissement doté d’une mairie : celui de pouvoir assumer un devoir de mémoire envers tous ces bouttes de rue qui ont fait du Plateau ce qu’il a été.

Je tiens à remercier la Société d’histoire du Plateau pour le prix qu’on me remet aujourd’hui au nom d’une passion que nous partageons – celle de l’Histoire.

Jean-Claude Germain

Jean-Claude Germain  nous présente ici la  vision d’une ville en évolution : “des habitants qui conservent le souvenir d’une ville qui a brusquement cessé d’exister à un moment donné pour être remplacée par une  autre” . Il nous parle probablement d’un point de vue de quelqu’un qui a quitté et qui revient plus tard en constatant effectivement un changement qui est survenu.  D’où, peut-être, le titre du changement de décor, pour son texte.

Je suis mauvais juge en cette matière puisque mes liens sont avec le même bâtiment depuis plus de soixante dix ans.  Je ne sais pas c’est quoi “déménager”.

Mais ce qui a beaucoup de signification pour moi c’est lorsqu’il parle qu’une ville, c’est avant tout, pour ses habitants …des “bouttes de rues”.  Il en veut pour preuve le fait que la rue Mont-Royal est une véritable frontière entre la rue Fabre du nord et la rue Fabre du sud.  Je partage tout à fait ce point de vue et je serais très curieux de savoir si les jeunes générations qui habitent le quartier ont encore une perception relative à la “spatialité limitée” de leur lieu de résidence.  Bien sûr, nous sommes tous citoyens du monde; mais le lieu qui nous définit le mieux dans l’immédiat, n’est-il pas justement notre “boutte” de rue.  Un endroit qui nous appartient, que l’on connaît bien, où on voisine. 

Nous avons parcouru depuis deux semaines le secteur du  “Petit Laurier” en vantant son appropriation très intense par les résidents.   Peut-être sommes-nous justement en présence de ces fameuses “frontières psychologiques”; celles qui forgent ces liens durables entre les habitants d’un même secteur.

Ethnologues ou anthropologues amateurs, …à vos carnets et crayons.  Il nous reste un quartier et sa si étonnante vitalité, à définir.

Rue Laval. Quand  la simple occasion  de changer de balcon  nous associe au fait «d’explorer le continent à une échelle plus réduite.» (photo: Daniel Heikalo)

En guise de conclusion, je vous invite à mettre la main sur ce livre de Jean-Claude Germain intitulé “rue Fabre,centre de l’univers”.  Sa lecture sera le dessert savoureux qui complétera le petit  festin mentionné dans l’ introduction au présent texte.

J’ai lu ce livre il y a déjà quelque temps.  La petite recherche autour de Jean-Claude Germain m’aura permis de découvrir un autre texte,  dans un autre opus, que j’aimerais bien vous faire découvrir la semaine prochaine.  Je vais tenter de le rejoindre pour savoir s’il est d’accord.  Savoureux, vous dites?  Attendez encore un peu; vous allez voir !

Éditions Hurtubise inc. – Collection : L’arbre 
Éditeur

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