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Une autre cordonnerie va disparaître sur le Plateau

Économie, Vie de quartier
La cordonnerie Jiji au coin de Gilford et Saint-André ne sera bientôt plus (photo : Centris)

Après plus de trente ans d’existence, la Cordonnerie Nettoyeur Jiji, située rue Gilford, va bientôt fermer ses portes. Une annonce qui suit celle de Tony Pappas, le mois dernier, qui a décidé de mettre fin à son service de cordonnerie, après 117 années.

Une mauvaise nouvelle qui est arrivée aux oreilles des habitants proches de l’angle Saint-André et Gilford. C’est Marie Plourde, la conseillère d’arrondissement dans le Mile-End, qui fut la première à relayer l’information sur son compte Facebook. Une nouvelle qui la touche personnellement. « Jiji fait partie du quotidien des résidents. Il m’a vue grandir, il m’a vue être amoureuse, il m’a vue être enceinte, il m’a vue avec ma fille. C’est l’endroit où l’on rencontre les voisins, on jase entre nous, on prend des nouvelles. C’est un peu comme un parvis d’église. »

Gabriel Jiji à l’intérieur de son magasin (photo : Marie Plourde)

Une belle aventure

Gabriel Jiji, qui a maintenant 73 ans, s’est installé en 1985 pour y installer son magasin, Cordonnerie Nettoyeur Jiji. Après 33 ans de bons et loyaux services, Jiji prendra donc une retraite bien méritée.

Son magasin reste cependant ouvert tant que le duplex, dont il est propriétaire et qui abrite son commerce, ne sera pas vendu.

Rentrer dans sa boutique, c’est comme faire un voyage dans le passé. Un endroit qui fut préservé par l’évolution du temps et dont les murs témoignent d’un passé riche. Un sentiment que partage Marie Plourde. « Ce qui est fabuleux, c’est l’intérieur de sa boutique. Jiji est à la cordonnerie ce que Wilensky est à la restauration. Quelque chose de très typé, très d’époque, c’est vraiment chaleureux. » (ndlr :  Casse-croûte Wilensky est une enseigne de l’avenue Fairmount dans le Mile-end. Le restaurant existe depuis 1932 et le décor n’a pratiquement pas changé depuis).

L’élue espère que la personne qui achètera les lieux conservera le magasin intact, qui fait partie de l’histoire et du patrimoine du quartier, même si elle ne se fait pas beaucoup d’illusion.

Gabriel Jiji prendra donc sa retraite, alors que Tony Pappas n’avait pas de relève. C’est tout un savoir-faire qui va être perdu. La cordonnerie a connu ses heures de gloire dans la première moitié du 20e siècle avec l’apparition de l’industrie de la chaussure et celle de l’industrie du cuir.

Un problème qui n’est pas exclusif au Plateau. Sandro Dibattista, propriétaire de la cordonnerie Tucci dans l’arrondissement d’Ahuntsic-Cartierville, observe la même chose. « Dans notre secteur, on est trois cordonniers, quand j’ai commencé en 1988, il y en avait six. »Pour autant, il regarde son métier d’un œil optimiste. « Je ne pense pas que ça va disparaître complètement, c’est sûr que non. Il y a beaucoup de petites réparations à faire. Tu ne jetteras pas un sac parce que la fermeture est décousue ou un talon usé. Mais ça va sûrement continuer à être plus dur. »

Un métier hors du temps

La cordonnerie est un métier manuel, où le savoir-faire et la minutie de la personne ne sont plus vraiment en phase avec le monde moderne, qui encourage la rapidité et la brièveté des biens.

Au fil des années, le nombre d’artisans est de plus en plus réduit. Selon les derniers chiffres d’emploi Québec qui datent de 2014, il restait 800 cordonniers dans la province, dont 150 justes à Montréal. Des chiffres qui devraient être revus à la baisse, puisque le plus inquiétant reste la moyenne d’âge des personnes le pratiquant. 52 % ont plus de 55 ans au Québec, et 44 % à Montréal !

Et pour cause, il n’existe plus aucun programme d’études secondaires, collégiales ou universitaires pour apprendre ce métier. Une situation qui complique l’apparition de relève pour ce genre de domaine où la main-d’œuvre est vieillissante.

Pourtant, avec la prise de conscience collective actuelle, ce genre de métier pourrait avoir de l’avenir. Le raz-de-marée de signatures engendré par Le Pacte au Québec, soutenu par beaucoup d’élus dont Valérie Plante, montre une prise de conscience de l’état de la planète et de ce que la surconsommation provoque comme dégât.

« Que ce soit les métiers de l’ébénisterie, le travail du cuir ou tous les métiers liés à la maison, on ne les valorise plus ces métiers. Mais il va falloir qu’il y ait un retour à ça parce que l’économie circulaire, ce n’est pas juste des besoins, c’est une nécessité. La majorité des problèmes sont liés à la surconsommation et à la consommation de biens extrêmement jetables et périssables. Ce sont eux qui remplissent nos sacs à vidanges inutilement. », souligne Marie Plourde.

Alors que les friperies et l’industrie du seconde main n’ont jamais été aussi populaires, il pourrait être possible de permettre au cordonnier de trouver un second souffle, en aidant une jeunesse qui n’ose pas sauter le pas. « Peut-être mettre en place des programmes d’accompagnement pour former cette relève-là. Inscrire ces métiers dans une réalité quotidienne. Il faut penser récupération, penser longévité. Il faut changer toute la façon de penser », lance la conseillère.

La cordonnerie Jiji aura disparu d’ici là, et avec elle, une figure emblématique du quartier.

« C’est comme un ami. J’y suis retournée encore la semaine passée avec ma fille. Il connaît tout le monde, l’histoire de tout le monde, il connaît l’histoire de l’évolution des maisons. Il savait qu’une maison était à vendre avant même qu’elle ne soit affichée. Jiji, c’est un peu comme le maire du petit coin. », conclut Marie Plourde.

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