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Les artistes de l’ancienne usine Cadbury inquiets

Culture, Immobilier, Vie de quartier

Avec le rachat du 5425 rue de Bordeaux, les artistes qui sont installés dans l’ancienne usine Cadbury craignent de plus avoir les moyens d’y rester, alors que plusieurs doivent subir de fortes augmentations de loyer.

Le 22 octobre dernier, l’ancienne usine Cadbury a été vendue. Depuis, les nouveaux propriétaires avisent les locataires, les uns après les autres, des conditions de leurs futurs baux. Certaines hausses vont jusqu’à 50 % par mois. Une situation que les locataires jugent alarmante pour ce pôle créatif de l’Est du quartier de Lorimier.

Une réunion a eu lieu au local 103 de ce que les gens appellent « l’immeuble Cadbury », le mardi 11 décembre dernier. Beaucoup d’inquiétudes, de questionnements et d’incompréhension de la part de la quarantaine de locataires qui étaient présents à la rencontre. Un immeuble qui compte quelque 150 locaux, dont une grande partie est occupée par des artisans et des artistes.

Une situation qui inquiète

Une partie des participants de la réunion du 11 décembre qui a lieu dans le local 103. (photo : Nicolas Ganzer)

Depuis le changement de propriétaire, plusieurs locataires ont vu leur bail renouvelé avec, à la solde, d’importantes hausses de loyer. « (…) ça crée un sentiment d’insécurité générale. Est-ce qu’il va nous arriver ce qui arrive déjà à d’autres immeubles d’artistes ? », se demande Louise-Andrée qui animait la rencontre.

Cette inquiétude est notamment alimentée par le flou entourant le calcul des pieds carrés de chaque local, selon les participants. « Comment ils calculent les pieds carrés ? Car, en ce moment, il y a beaucoup d’improvisation. Les nouveaux propriétaires font du cas par cas. Ils n’ont pas de grille précise, ils n’ont même pas une idée précise des locaux », a aussi souligné Louise-Andrée. Une affirmation confirmée par plusieurs autres participants au cours de la soirée. Plusieurs ont également raconté avoir tenté, en vain, de rencontrer la gestionnaire du bâtiment, Marie-Josée Ricard, sans succès.

« On vient d’avoir l’annonce de notre augmentation et on lui a répondu qu’on aimerait la rencontrer. Sa réponse était sans équivoque : on ne vous rencontrera pas, la décision est ferme », a raconté une locataire.

D’autres ont essayé de négocier pour atténuer l’effet d’une hausse, comme cet occupant du troisième étage, qui s’est vu annoncer une augmentation de 30 % de son loyer. « En mars, c’est le renouvellement de notre bail. Cela fait deux ans qu’on est là. J’ai essayé de négocier pour avoir un bail plus long, avec une hausse plus progressive. Et c’était non, non, non. Il n’y a aucune négociation possible. »

Un sentiment partagé par Michael, qui fut l’un des premiers concernés, alors que son bail prenait fin le 31 octobre, soit 11 jours après l’arrivée des nouveaux propriétaires. Résultat, un nouveau bail qui est passé à 1600 $ par mois au lieu des 1160 actuels. Même son de cloche du côté d’une occupante d’un local du deuxième étage. Cette dernière doit maintenant payer 600 $ de plus par mois, soit 1700 $. « J’ai eu une semaine pour accepter et cela fait 11 ans que je suis ici », déplore-t-elle.

Le mot d’ordre des propriétaires serait de passer tous les loyers autour de 15 $ du pied carré, selon Louise-Andrée. Une valeur que plusieurs remettent en cause, vu l’état générale de la bâtisse et que certains équipements, dont le monte-charge, sont souvent brisés.

« Moi, j’ai comme l’impression qu’ils veulent augmenter à un prix qui ne le vaut pas. On va payer avant qu’ils ne fassent des travaux alors que d’habitude, un propriétaire foncier est censé faire les travaux et ensuite augmenter. On dirait que là, on est des otages et qu’on va financer ces travaux », a indiqué l’un des participants.

Une direction qui se veut rassurante, mais ferme

Rejointe par téléphone, Marie-Josée Ricard comprend le mécontentement, mais affirme que cela ne concerne qu’une minorité des locataires. « Il y a des loyers, effectivement, qui sont mis en place depuis très longtemps puis qui ne sont pas aux normes de loyer du jour. De ce que j’ai vu, il y en a quelques-uns qui ont eu des hausses de loyer très importantes, mais une grande majorité a eu des hausses de loyers assez raisonnables, mais c’est sûr qu’eux on n’en entend pas parler ».

Elle explique la situation par le fait que les propriétaires ont payé l’immeuble à la valeur marchande de 2018. « Un immeuble qu’ils ont payé en dollars de 2018, au prix du marché. Donc c’est certain qu’au niveau des loyers, ils veulent remettre le tout au taux du marché également. »

Les nouveaux propriétaires ne laissent pas de place à la négociation, car ils veulent traiter les 150 locataires uniformément en mettant les loyers au prix du marché actuel. Cependant, comme ils ont pris possession de l’immeuble le 22 octobre et qu’il y avait déjà des baux qui arrivaient à terme le 31 octobre, ils ont autorisé une prolongation de bail avec augmentation nulle, pour respecter le délai de trois mois pour que les locataires prennent leurs décisions de rester ou non.

Concernant les pieds carrés, Mme Ricard affirme qu’historiquement, les baux étaient établis de façon arbitraire. L’arrivée des nouveaux propriétaires change la donne, mais les pieds carrés inscrits sur les baux seraient très proches de la réalité, ajoute-t-elle. En cas de litige, les propriétaires seraient d’accord pour faire appel à un professionnel pour mesurer les locaux, comme cela est arrivé pour un local du 3e étage. « J’ai un locataire qui a été présent à ces réunions-là, puis concernant un local il m’a dit : il mesure 1300 pieds carrés. Moi, j’avais 2200 dans ma cédule de location. Finalement, on l’a fait mesurer par un professionnel puis on arrive à 1700 pieds carrés, plus 15 à 20 % d’espace commun. »

« La vocation de l’immeuble, l’idée ce n’est pas de la changer, ce n’est pas de mettre des gens dehors. C’est de continuer l’immeuble comme il est, en l’améliorant et en mettant les loyers à niveau », conclut Mme Ricard.

Pas une première sur Montréal

Une situation qui n’est pas sans rappeler celle d’un autre pôle artistique renommé du Plateau-Mont-Royal, le 5445 avenue de Gaspé. Cet immeuble du Mile-End avait été racheté en 2011 par la firme torontoise Allied. Une instabilité avait suivi, qui avait abouti à une entente en 2012 et à la création d’un Pôle de création et de diffusion en 2013. Richard Ryan, conseiller municipal dans le Mile-End depuis 2009, a rappelé la situation de l’époque, lors du conseil d’arrondissement du 3 décembre dernier. « En 2012, quand on a fait notre réglementation, ça a amené un bail sur 30 ans. On peut presque parler d’une certaine sortie de marché, pour un bon bout de temps, pour les 220 000 pieds carrés sur de Gaspé. Sauf que, la solution première pour ce genre d’immeuble, c’est de les sortir du marché, selon moi. »

En effet, dans ce cas, les locataires-artistes s’étaient regroupés au sein de l’organisme Pied carré. Ce qui avait permis une entente pour occuper près du sixième du grand bâtiment avec des tarifs sous le prix courant. L’idée de créer un OBNL a d’ailleurs été évoquée lors de la rencontre des locataires de l’immeuble Cadbury.

D’ailleurs, les artistes du 5425 de Bordeaux ne seraient pas seuls dans cette situation. Il y aurait d’autres situations du genre dans Montréal.

Des pistes de solutions ?

Simon Boulay et Céline Lachapelle, présents à la réunion de mardi, se sont également rendus au conseil d’arrondissement du 3 décembre dernier pour demander de l’aide. Malheureusement, à l’heure actuelle, les élus semblent presque aussi démunis que les locataires face à la situation. La raison étant que les baux commerciaux ne sont pas aussi encadrés que les baux résidentiels.

Le maire de l’arrondissement, Luc Ferrandez, a lui-même concédé son impuissance face à la situation : « S’ils peuvent construire de plein droit, s’ils peuvent modifier leur immeuble de plein droit, on n’a pas à se prononcer. Ils peuvent le faire. Le permis qu’on va leur donner, c’est juste un permis de conformité au code de construction. Mais s’ils doivent demander des dérogations, comme de zonage, de hauteur, de multiples entrés, etc. C’est là qu’on peut intervenir. À court terme, je ne vois pas beaucoup de portes de sortie pour vous. Je suis désolé, la solution est plutôt à long terme. »

Sur un horizon plus long, certaines actions sont en train d’être examinées par la ville, notamment par rapport aux questions de taxation des ateliers d’artistes, a expliqué Richard Ryan. Il a également parlé de zonage et de nouveaux usages.

Une situation qui concernerait d’ailleurs d’autres bâtisses qui sont plus ou moins dans la même situation. Charles Antoine, locataire dans Cadbury, a mentionné pendant la réunion, d’autres endroits qui seraient en train de vivre le même genre de problème, notamment sur les rues Bellechasse, Waverly et également du Rocher, a-t-il énuméré.

D’ailleurs, les représentants des divers endroits concernés se réuniront avec des élus de la ville, mentionne Simon Boulay. Christine Gosselin, responsable de la culture au comité exécutif, devrait être présente. Ateliers créatifs, organisme montréalais à but non lucratif (OBNL) qui veut, entre autres, protéger les lieux de travail créatif abordables pour les artistes, sera également du nombre. Le directeur général d’Ateliers créatifs, Gilles Renaud, a déjà rencontré et eu des conversations avec les personnes de Cadbury.

Une réunification en groupe de pression ou en OBNL pourrait permettre aux occupants des différents bâtiments concernés d’avoir possiblement plus de poids, selon Louise-Andrée, mais pour l’instant, comme le mentionne Louise-Andrée : « On est dans une balance de pouvoir complètement inégale surtout si on reste individuel. Moi, face au propriétaire, toi, face au propriétaire. C’est là-dessus qu’ils comptent. C’est là-dessus qu’un bail commercial repose. »

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