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Voyage dans le temps au cœur des commerces du Mile-End

Culture, Économie, Histoire, Vie de quartier
Justin Bur, doctorant en études urbaines à l’UQAM, en train de montrer une photo de Bagel Saint-Viateur en 1975. (photo : Nicolas Ganzer)

Quels sont les commerces les plus anciens dans le Mile-End et les secrets de leur longévité? Retour sur une conférence historique signée par l’association Mémoire du Mile-End.

L’espace d’un dimanche après-midi, Justin Bur, doctorant en études urbaines à l’UQAM et membre de l’association Mémoire du Mile-End, a orchestré un voyage dans le temps aux personnes présentes à la bibliothèque Mordecai Richler, en essayant d’expliquer ce phénomène.

Une soixantaine de personnes ont répondu présentes. Il aura fallu d’ailleurs ajouter des chaises pour que tout ce monde trouve une place assise. Dans la foule, on pouvait reconnaître Rachel Bendayan, candidate libérale dans Outremont pour les élections fédérales partielles qui arrivent dans un mois, le 25 février.

Les plus anciens

La Banque de Montréal au 5060 boulevard Saint-Laurent en 1913. (photo d’archives)

Pendant la conférence, Justin Bur a fait le point sur les commerces qui ont ou ont eu la plus longue longévité dans le Mile-End, au même endroit. En tête de peloton, deux banques. La plus ancienne étant la Banque de Montréal, qui se trouve au 5060 boulevard Saint-Laurent depuis 1905. Jusqu’en 1922, c’était la Merchant’s Bank avant que cette dernière se fasse racheter par la Banque de Montréal. Depuis la banque s’est agrandie, mais le lieu resté est le même.

La deuxième est la Banque Royale, 351 avenue Laurier Ouest, qui a ouvert vers 1911.

Des commerces qui résistent au temps ne sont pas une chose commune, comme le mentionne le conférencier, ce serait même un « miracle » selon lui. Une sorte d’impossibilité statistique, qui défie toutes les lois mathématiques.

Pourtant, certains résistent, comme c’est le cas par exemple du Théâtre Rialto qui, malgré des changements de propriétaire et des plans pour en faire un centre commercial, une discothèque ou même un restaurant, a conservé sa mission première. L’endroit se tient encore bien droit au 5723 avenue du Parc depuis 1924. Il a même été désigné lieu historique national du Canada en 1993.,

Dans une autre veine, Tapis H. Lalonde & Frère au 4800 avenue du Parc, est installé dans le Mile-End depuis 1926 et, depuis 1930, à la présente adresse. Cependant, bien que le nom soit toujours le même, il y a eu un changement de propriétaire, il y a de cela une dizaine d’années, le conférencier ayant un doute sur la date. Pourtant, le nom est le même, et surtout, le commerce vend toujours des tapis.

Il y a également Wilensky, le restaurant de sandwich grillé qui se trouve au 34 avenue Fairmount. L’enseigne existe depuis 1932 et s’est installée à son emplacement actuel en 1952. L’intérieur n’a pratiquement jamais changé et en y rentrant, c’est comme faire un voyage dans le temps. Quatre générations de la famille Wilensky se sont occupées de l’endroit, qui est passé à la postérité grâce au film l’Apprentissage de Duddy Kravitz, datant de 1974 et tiré du livre du même nom écrit par Mordecai Richler. L’auteur montréalais y raconte son enfance dans le Mile-End, et quand est venu le temps d’adapter le roman sur grand écran, les producteurs ont cherché des endroits qui n’avaient que peu ou pas changé depuis des années. Wilensky est très vite devenu un lieu central du film.

Richard Dreyfuss devant le Wilensky dans une scène du film l’Apprentissage de Duddy Kravitz — 1974.

Ensuite, il y a bien évidemment les deux plus célèbres enseignes de bagel du Mile-End : Bagel Saint-Viateur, au 263 rue Saint-Viateur depuis 1957, et Fairmount Bagel, au 74 avenue Fairmount Ouest, créé en 1919, dans le quartier entre 1951 et 1959, et de retour à la même adresse depuis 1979.

Les bagels à l’époque étaient associés à une spécialité de la communauté juive. Quand Saint-Viateur a ouvert, cette communauté était en grand déménagement vers l’Ouest de l’île, vers Snowdown et Côte-des-Neiges et plus tard vers Côte-Saint-Luc. D’où le déménagement de Fairmont Bagel entre 1959 – 1979 pour s’installer dans les nouveaux quartiers juifs et ainsi suivre sa clientèle.

Quand Fairmont Bagel est revenu 20 ans plus tard dans le Mile-End, à la même adresse, une concurrence saine s’est instaurée, notamment, selon le conférencier, pendant la grande tempête de glace 1998, où l’électricité était capricieuse. Chacun aidant l’autre quand seul l’un des deux avait de l’électricité pour pétrir la pâte.

Les trois derniers commerces mentionnés pourraient être appelés les malheureux de décembre. Pâtisserie Navarino — fondée en 1962, entre 1969 et décembre 2016 au 5563 avenue du Parc, Cycle ABC —, crée en 1932, entre 1951 et décembre 2017 au 5584 avenue du Parc, et Chocolat André, présent de 1939 à décembre 2018 au 5328 avenue du Parc.

Ces trois commerces ont tous fermé parce que le propriétaire a pris sa retraite et à cause de l’absence de descendance prête à prendre la relève, selon Justin Bur.

Les facteurs à prendre en compte

Le doctorant en études urbaines à l’UQAM en a profité pour essayer d’expliquer ce qui fait que les commerces peuvent ou non résister au temps qui passe. Plusieurs facteurs rentrent en compte, comme le lieu, l’accessibilité, l’usage ou l’évolution des besoins.

« Les lieux les plus accessibles, traditionnellement le centre-ville, peuvent accueillir beaucoup de monde et valent plus cher pour les usages qui ont besoin de rassembler autant de gens pour fonctionner. […] Il y a aussi une notion d’usage optimal. Quand on évalue la capacité d’un terrain, pour la taxe foncière par exemple, on va considérer que sa vraie valeur, c’est celle sous son usage optimal », explique Justin Bur.

C’est pour cela que, le long du canal Lachine et le long de la voie ferrée dans le Mile-End, beaucoup d’entreprises et d’usines se sont installées. Car il y avait une facilité de transport. Il n’avait pas besoin d’être proche des gens ou d’un centre-ville, puisqu’il avait des voies accessibles, terrestres ou maritimes, pour recevoir et envoyer les ressources. Un commerce quant à lui, dans l’idéal, devrait se trouver proche d’une zone à forte densité.

« Il y a une pression dans le système pour développer des commerces selon les besoins existants. Et les besoins existants sont changeants. »

Donc un commerce doit être fluide, doit pouvoir s’adapter à l’évolution du temps et surtout, à l’évolution des besoins. Par exemple, la pâtisserie Navarino, qui fut présente dans le Mile-End pendant 47 ans, faisait seulement les spécialités grecques, puisqu’elle était en plein milieu de la communauté grecque de Montréal. Quand cette dernière a déménagé d’endroit, la pâtisserie a su s’adapter à sa nouvelle clientèle en proposant des sandwichs, des salades, etc.

Justin Bur rappelle également la difficulté pour les locataires de commerces du Québec, car les baux commerciaux ne sont pas réglementés comme c’est le cas pour ceux résidentiels.

Il mentionne ensuite qu’il y a un véritable problème de locaux vacants qui le restent trop longtemps. Il estime qu’il faudrait un projet de taxation des espaces vides, pour forcer les propriétaires à louer ces locaux-là.

D’autres difficultés s’ajoutent, notamment concernant les nombreux et longs travaux qui peuvent pénaliser un commerce. La Ville a, par ailleurs, répondu à cette inquiétude en lançant un programme d’indemnisation pour les commerces, les rues qui concernent l’arrondissement Le Plateau-Mont-Royal ont été rendus publique au milieu de la semaine passée. Trois secteurs sont concernés :

Toutefois, malgré tous ces facteurs, le conférencier rappelle que « Le boulevard Saint-Laurent a été créé il y a plus de 300 ans comme chemin rural. Ensuite, il est devenu l’artère principale du Faubourg Saint-Laurent, et maintenant, c’est devenu la rue principale et commerciale des nouveaux quartiers [ndlr : ceux qui se sont installé au fil du temps autour du boul. Saint-Laurent]», pour ensuite enchaîner :

« Tous les 25 et 30 ans, on peut s’attendre à un changement total. Et c’est comme cela de partout ».

 

En savoir plus : 

Mémoire du Mile-End est une société d’histoire locale engagée, qui existe depuis 15 ans. Elle met à disposition du public des clés de lecture du passé pour mieux s’impliquer dans la vie du quartier actuelle.

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