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Les pièces secrètes du boulevard Saint-Joseph

Immobilier, Commandité
J’inspecte surtout de vieux immeubles, sur le Plateau Mont-Royal, dans Rosemont, Villeray et parfois même dans Outremont et Westmount. J’explore les sous-sols, j’ouvre les placards et je monte dans le vide sous le toit. Je cherche des pièces cachées. Quand il fait noir et que je sais que je suis le premier à y aller depuis plusieurs années, je tripe.

Vous arrive-t-il de rêver la nuit que vous découvrez une pièce cachée? Moi oui. Dans les immeubles du boulevard Saint-Joseph, à Montréal, ces mystérieuses pièces existent véritablement.

Fin vingtaine, j’étais colocataire d’un long « cinq et demi » au deuxième étage, sur le côté nord du boulevard Saint-Joseph Est, entre les rues Saint-Denis et Rivard. Dans la pièce du fond, il y avait une trappe au plancher.

C’était la belle époque. Mes amis et moi cherchions le bonheur sans trop d’empressement. Jobs saisonniers, retours aux études, changements de carrière, voyages sac au dos. Les loyers étaient bas, le Plateau était encore un paradis pour célibataires sans le sou.

Ma sœur et moi recevions peu. Les quelques parties qui se sont déroulées chez nous pendant nos années de colocation se sont néanmoins avérées mémorables. Mal éclairé de jour comme de nuit, notre logement avait un cachet qui contribuait beaucoup à l’ambiance de ces fêtes.

Peint d’orange et de vert, le grand salon double s’ouvrait sur le balcon avant par un magnifique ensemble de portes vitrées doubles surmontées de vitraux et flanquées de petites fenêtres. La chambre principale était grande, la salle de bain et la cuisine minuscules. L’étroit couloir s’étirait jusqu’à la buanderie, qui servait plutôt de seconde chambre à coucher, histoire de diviser le loyer en deux.

C’est là, à côté du lit qui occupait presque toute la pièce, que se trouvait au plancher une trappe plutôt lourde. Découpée à même le plancher d’érable cloué sur un sous-plancher de lattes en diagonale, elle était identique à celles menant aux vides sanitaires. Nous avions un sous-sol et nous ne comprenions pas pourquoi, puisque nous habitions au deuxième étage.

Quatre marches d’un escalier qui était pratiquement une échelle menaient à un espace d’un peu plus d’un mètre de dégagement, sur une surface aussi grande que la pièce au-dessus. Il fallait avancer à tâtons dans l’obscurité pour trouver la ficelle à tirer pour allumer l’ampoule.

L’endroit était sec et sans poussière. Il servait surtout d’entreposage : équipement de ski et de hockey, boîtes de cartables universitaires et plein d’autres objets qui n’en ressortaient jamais. Sur le vieux tapis gris trônait une chicha entourée de vieux coussins et d’un bean bag rafistolé avec du duct tape.

Lors des parties, tous allaient y faire un tour. Y descendre était en soit risqué : il suffisait d’accrocher la chaînette qui retenait la trappe ouverte pour que cette dernière perde l’équilibre et se referme brutalement d’elle-même. On retrouvait en bas un joint en circulation, un guitariste entouré de convives aux facultés affaiblies et de nouveaux couples affalés sur les coussins.

Ce n’est que plusieurs années après avoir quitté ce logement que j’ai compris comment cette pièce pouvait exister. Au rez-de-chaussée habitait la veuve d’un médecin et son fils. L’ancien garage était devenu leur buanderie, m’a expliqué un coloc qui m’avait précédé dans ce fameux logement.

Le plancher du garage étant situé au même niveau que la ruelle, on y accédait donc de l’intérieur en descendant quelques marches. Le plancher et le plafond du garage étaient plus bas que ceux des autres pièces du grand rez-de-chaussée. C’est dans ce plafond que se trouvait notre pièce cachée!

Rêves

Enfant, je me créais des cachettes secrètes sous l’escalier de la maison familiale ou parmi la réserve de bois de chauffage dans l’atelier de mon père. Dans la cour trônait un immense saule. J’y grimpais tout le temps. Il était mon vaisseau. Chaque branche menait à une pièce secrète. Il y avait toujours une pièce à découvrir plus haut, plus loin. Je ne suis jamais tombé.

Des cabanes, j’en ai construit. Dans les bois, parmi des balles de foin, ou avec de simples boîtes. J’en ai aussi beaucoup imaginé, dans mes rêves la nuit, ou dans mes rêvasseries d’élève qui avait toujours fini ses exercices écrits avant la fin du temps alloué.

Aujourd’hui, je me réveille parfois avec des images d’une pièce que j’ai découverte pendant mon sommeil. C’est toujours une pièce obscure, au fond d’un sous-sol ou au grenier. Ça se passe dans un bâtiment que je connais et pendant le rêve, je m’étonne de ne jamais avoir vu cette pièce avant.

Aujourd’hui, je pratique le métier d’inspecteur en bâtiment. J’inspecte surtout de vieux immeubles, sur le Plateau Mont-Royal, dans Rosemont, Villeray et parfois même dans Outremont et Westmount. J’explore les sous-sols, j’ouvre les placards et je monte dans le vide sous le toit. Je cherche des pièces cachées. Quand il fait noir et que je sais que je suis le premier à y aller depuis plusieurs années, je tripe.

Figé dans le temps

L’an dernier, une cliente me demande de réaliser l’inspection préachat d’un immense quintuplex sur le boulevard Saint-Joseph, côté sud, non loin d’où j’ai jadis habité.

Le rez-de-chaussée est occupé par divers bureaux de professionnels. Au bout du couloir central se trouve un bureau un peu plus grand que les autres. C’est l’ancienne cuisine, me révèle le propriétaire. Sur le mur du fond, à un mètre du plancher se trouve une porte.

-Derrière cette porte, il y a un escalier qui se déplie, me dit le propriétaire. Ça mène à une grande pièce vide. Voulez-vous y aller?

-Bien sûr!

La porte ouverte, l’escalier de cinq marches déplié vers le plancher du bureau, nous grimpons vers un grand espace au-dessus du garage qui occupe l’arrière du bâtiment. À la lueur de mon éclairage portatif, nous découvrons une pièce sans murs de finition intérieure. On y circule sans se pencher. Les grands madriers bruts qui composent le carré de bois sont entièrement exposés, révélant tous les secrets de leurs assemblages autour des fenêtres et à la jonction des murs.

Wow! Rien ici n’a changé depuis 1925, quand les ouvriers ont enfoncé les deniers clous. La plomberie en fonte et le vieux filage électrique knob and tube (sur porcelaines) sont intacts. Quelques vieilles portes y sont entreposées. Au fond, je découvre un grand ensemble d’armoires de cuisine, celles d’il y a 100 ans, quand le rez-de-chaussée était occupé par une famille.

Mais comment se fait-il que cette pièce entre le plafond du garage et le plancher des logements au deuxième étage soit si haute? Dans mon ancien logement, on devait rester accroupi. Ici, elle fait au moins sept pieds.

La clé de l’énigme se trouve dans la pente de terrain qui s’observe facilement entre les rues Gilford et Laurier. Sur le Plateau, quand on marche vers le nord, on monte toujours un peu.

L’édifice que se proposait d’acheter ma cliente était tellement long (environ 80 pieds) qu’entre la façade sur le boulevard Saint-Joseph et la ruelle à l’arrière, il y avait une dénivellation d’environ 75 cm. C’était suffisant pour que rendu à l’arrière, l’immeuble ait quatre étages plutôt que trois : un garage au niveau de la ruelle, une pièce cachée au-dessus du garage et deux étages de logements.

Vous arrive-t-il aussi de rêver que vous découvrez une pièce dont vous ignoriez l’existence? Y a-t-il une pièce cachée chez vous? Écrivez-moi : [email protected]

André Dumont est inspecteur en bâtiment, chroniqueur et fondateur du service Inspecteur D

 

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